Les travailleurs sous-traitants du nucléaire en grève car « la sécurité se dégrade   REPORTERRE: 18 septembre 2019 / Entretien avec Gilles Reynaud

 


Les salariés de la sous-traitance dans le secteur du nucléaire appellent à une grève ce mercredi 18 septembre. Une « journée inédite pour le nucléaire français » assure Gilles Reynaud. Pour ce syndicaliste, si ces travailleurs ne sont pas mieux protégés, « il va y avoir des drames ».


Parmi vos revendications, il y a la création d'une convention collective commune. Pourquoi ?

Ça changerait la vie des travailleurs sous-traitants ! Avoir un statut EDF, ça veut dire un travail garanti, des possibilités d'évolution dans notre branche et une reconnaissance de notre expertise.

Vous connaissez les tarifs préférentiels des salariés EDF pour le courant électrique, les vacances, les enfants ? Nous n'avons rien de tout ça dans les entreprises sous-traitantes puisque ce sont souvent des petites structures, il n'y a pas de comité d'entreprise. L'article 4 de l'accord d'entreprise sur les industries énergétiques et gazières (IEG) précise pourtant que dès qu'un salarié d'une entreprise extérieure est permanent sur un site nucléaire EDF, il doit bénéficier des mêmes avantages qu'un agent EDF. Pourquoi cet article n'est-il pas appliqué ?

  • On peut être en CDI [contrat à durée indéterminée] mais dans la mesure où l'on est soumis aux appels d'offre, on peut aussi changer souvent d'entreprise et de convention collective et les acquis que nous avons ne sont pas garantis. La plupart du temps, quand une entreprise sous-traitante reprend une activité, elle n'a qu'un objectif : réduire ses coûts. Donc on perd en qualité de service et en sûreté nucléaire.

Comment renforcer la sûreté du parc nucléaire français ?

Si on ne revient pas à un système de protection plus juste et plus humain, il va y avoir des drames. Nous voulons une convention collective avec une grille de salaires unique. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas. Notre travail n'est pas reconnu. Il est pourtant très précis.

Aujourd'hui, quand des sous-traitants se rendent compte d'une anomalie, il n'y a plus de salariés EDF pour les soutenir, ils ne savent pas comment nous appuyer. Les sous-traitants gèrent aujourd'hui 80 % de la maintenance du parc en France. En plus, on envoie à chaque fois des primo-intervenants, non expérimentés, toujours dans cette logique low cost, et alors la sécurité se dégrade. Après 40 ans d'exploitation du parc nucléaire et tous les retours d'expérience, on devrait pouvoir tout réaliser correctement du premier coup, en s'appuyant sur des travailleurs expérimentés. Sinon, sur des situations difficiles, on va avoir des déconvenues. C'est inévitable avec 58 réacteurs en France.





Avez-vous des soutiens à l'échelle de l'État pour relayer ces alertes ?

Seuls les politiques peuvent faire bouger ces lignes. Je suis allé à l'Assemblée nationale l'année dernière dans le cadre de la commission d'enquête sur la sureté et la sécurité des installations nucléaires en France.

J'étais invité en tant que président de Ma zone contrôlée et Barbara Pompili, rapporteuse de cette commission a pris en compte mes rema . rques dans son rapport et alerté sur les défaillances du système nucléaire français lié au système de la sous-traitance.

La semaine dernière encore sur Twitter, elle a rappelé qu'il fallait se pencher sur cette question après qu'EDF a annoncé que cinq de ses réacteurs étaient menacés d'arrêt. Le dumping social et la fraude des patrons qui dissimulent les accidents de travail constituent des facteurs de risque

Il arrive que des accidents du travail soient dissimulés ?

Pour attribuer un marché à une entreprise, on regarde plusieurs critères dont les résultats de sécurité. S'il y a trop d'accidents de salariés référencés pour une seule entreprise, celle-ci n'obtient pas le marché. Or, dans la mesure où tout le monde est au courant de cette règle, les entreprises s'adaptent et font souvent en sorte de ne pas déclarer les accidents de travail. Les chefs vont voir le salarié, lui proposent un poste aménagé ou bien de rester chez lui. Ils continuent à le payer, et ne déclarent pas l'accident. Si le collègue subit une rechute quelques années plus tard, aucune trace de son accident précédent. Il a été camouflé. J'ai été sanctionné et mis à pied cinq jours par mon entreprise au retour de la commission Pompili à cause de ces déclarations. Je suis actuellement en procédure avec elle sur ce sujet.

Les salariés ont tellement peur des sanctions aujourd'hui qu'ils ne déclarent pas certains incidents. À l'entrée des installations nucléaires, on a des appareils de contrôle qui doivent s'assurer que l'homme ou la femme qui sort de la zone n'est pas contaminé. Ces appareils, ce sont les garants de la sûreté nucléaire, de la radioprotection. Aujourd'hui, si un salarié déclenche un portique en sortant, on le sanctionne, on lui dit que c'est de sa faute. On va parfois jusqu'à le licencier. Les salariés ont peur quand ils arrivent sur ces portiques. Certains s'arrangent pour détourner ce contrôle, de peur des sanctions. C'est dévastateur.


Fleuves en décrue, centrales en surchauffe à cause de la sécheresse... Comment appréhendez-vous les risques liés au réchauffement climatique ?

Le réchauffement climatique, la baisse des nappes phréatiques, doivent nous interroger : nous avons un besoin vital d'eau pour refroidir les réacteurs. Si les fleuves commencent à s'assécher, c'est très préoccupant.

Les copains me disent souvent : « Tu vas nous mettre au chômage en alertant sur tous ces risques. » Mais la mobilisation du 18 septembre attend des réponses immédiates fortes. On peut y arriver ! Cette journée est inédite pour le nucléaire français : des salariés répartis sur huit sites sont mobilisés. On aurait aimé que tout le parc EDF le soit, mais c'est vraiment sur les arrêts de tranche, c'est-à-dire sur les opérations de maintenance que l'on peut agir : un jour de retard, c'est un million de coût supplémentaire pour EDF. On travaille à la seconde près pour optimiser le parc. Nous, les sous-traitants, devons profiter de ces phases stratégiques pour alerter tout le monde. Mes collègues - car leur travail est nécessaire et fondamental pour la gestion du parc nucléaire, sa sûreté et la sécurité du pays - mais aussi la population et les politiques. J'aimerais affirmer que tout ce qui se passe dans l'ensemble du parc nucléaire aujourd'hui se passe dans les règles. Je ne le peux pas. Si on n'évoque pas ces problèmes maintenant, ce sera trop tard.

  • Propos recueillis par Louison Moreuil

 

 Article de Médiapart publié le 19/7/2019

Centrale du Tricastin: EDF triche avec la sûreté nucléaire

Par Jade Lingaard

Selon des témoignages recueillis depuis six mois par Mediapart auprès de plusieurs personnes travaillant à la centrale nucléaire du Tricastin, les problèmes s'accumulent sur ce site depuis deux ans. Au point qu'EDF évite de déclarer des incidents à l'Autorité de sûreté. Tout cela dans l'espoir de préserver l'image du premier réacteur à subir l'inspection des 40 ans...


Lire la suite ? Article Médiapart

« Le nucléaire ne répond à aucun besoin technique ou opérationnel que ses concurrents sobres en carbone ne puissent satisfaire mieux, moins cher et plus rapidement ». Voila la conclusion sans appel dressée par l'édition 2019 du World Nuclear Industry Status Report (WNISR). Plus coûteuse que les énergies renouvelables, la construction d'un nouveau...