EDF : derrière l'étatisation, l'effondrement financier

                       article du 8 juillet 2022 | Par Martine Orange dans  Médiapart

Bouclier tarifaire, arrêt de réacteurs nucléaires, nouveaux retards pour l'EPR : l'électricien public croule sous les surcharges financières. La prise de contrôle de l'intégralité du capital par l'État, annoncée le 6 juillet, sert à masquer cette dégradation sans précédent.

C'était un scénario catastrophe, jugé impossible par beaucoup il y a encore quelques années. Il est en passe de devenir réalité : EDF est au bord de l'effondrement financier. La situation est si inquiétante que le conseil social et économique central du groupe a déclenché un droit d'alerte à la mi-juin. « EDF ne passera pas l'année », a-t-il prévenu.

De son côté, l'agence de notation S&P s'apprêtait à dégrader à nouveau la notation de l'électricien public dans les semaines à venir. « C'est sans aucun doute un des éléments qui ont poussé le gouvernement à accélérer sur le dossier. Une nouvelle dégradation aurait compliqué le financement du groupe et compromis les projets nucléaires présidentiels », analyse un financier.

Dans son discours de politique générale, la première ministre, Élisabeth Borne, a annoncé mercredi 6 juillet l'étatisation de fait de l'électricien. Dans la foulée, Jean-Bernard Lévy a officialisé le fait qu'il abandonnait par anticipation son poste de PDG, sans avoir à assumer son bilan.

Même si beaucoup prévoyaient de graves difficultés pour EDF, personne sans doute n'imaginait qu'elles atteindraient une telle ampleur. Selon nos informations, le groupe anticipe un Ebidta (excédent brut d'exploitation) négatif à la fin de l'année, compte tenu d'une succession d'éléments exceptionnels.

La perte pourrait être de l'ordre de 10 à 15 milliards d'euros, selon certaines sources. L'endettement du groupe dépasserait 60 milliards d'euros et pourrait même atteindre 70 milliards à la fin de l'année (contre 48 fin 2021). Même si des cessions et des ajustements comptables peuvent venir un peu alléger la note, d'autres charges financières et provisions sont aussi à prendre en compte. À la moitié de l'année, EDF se prépare à afficher des milliards d'euros de pertes fin 2022.

Et ce ne sont que des estimations provisoires. La crise de l'énergie qui sévit en Europe depuis l'été 2021 et qui s'est aggravée depuis la guerre en Ukraine nourrit une flambée des prix de l'électricité, qui pourraient atteindre des niveaux stratosphériques si la menace de pénurie de gaz, qui sert de référence pour l'établissement des prix de l'électricité sur le marché de gros européen, se concrétise. EDF risque alors d'être touché de plein fouet.

« On a volontairement fait crever la bête », s'indigne Héloïse*, cadre du groupe, dénonçant pêle-mêle l'absurde déréglementation du marché de l'énergie au seul bénéfice de fournisseurs alternatifs qui n'apportent rien, l'arrogance et l'incompétence de l'État actionnaire, la médiocrité des présidents successifs. Sans aller aussi loin dans l'expression, beaucoup de salariés mais aussi de connaisseurs du monde de l'énergie partagent l'analyse.

« Tout ce qui arrive était prévisible, écrit à l'avance. Depuis plus de dix ans, on assiste à une succession de décisions communautaires, gouvernementales, qui ont mis à sac EDF. Avec la crise de l'énergie, la guerre en Ukraine, on découvre aujourd'hui l'ampleur du dogmatisme de la Commission européenne, de la croyance au marché : nous n'avons ni stratégie ni sécurité énergétique. Et EDF, qui était le champion européen, est à terre. Quel bilan ! », s'indigne un connaisseur du dossier.

Bouclier tarifaire : la politique du pire

Une accumulation de facteurs exceptionnels est venue faire dérailler le groupe. Mais certains auraient pu être évités, si le gouvernement avait fait d'autres choix. Sa responsabilité dans la façon dont il a conçu le bouclier tarifaire est totale.

Cyniquement, le gouvernement a demandé à EDF d'assumer l'essentiel du bouclier tarifaire, limitant la hausse des prix de l'électricité à 4 % à partir de février, en vue de protéger le pouvoir d'achat des ménages. Selon ce dispositif, l'accès à l'électricité nucléaire au coût historique (ARENH), qui est déjà une mesure sans équivalent pour financer les concurrents du groupe public, a encore été élargi.

EDF, qui fournit déjà 100 TWh aux fournisseurs alternatifs, est obligé de leur céder 20 TWh supplémentaires au prix de 42 euros/MWh (prix fixé pour l'électricité nucléaire historique). N'ayant pas de production suffisante à disposition, le groupe se retrouve dans l'obligation d'acquérir cette production au prix fort sur le marché (300 euros le MWh actuellement) pour le revendre à perte à ses concurrents.

Lors de son annonce, la direction d'EDF avait chiffré le coût de cette mesure à 8 milliards d'euros d'impact négatif sur son Ebidta. Depuis, l'addition a été réévaluée : le coût estimé est de 10,2 milliards d'euros. Elle va encore s'alourdir : le gouvernement a annoncé la prolongation du bouclier tarifaire au moins jusqu'à la fin de l'année, en mettant toujours EDF à contribution.

« Tout cela aurait pu être évité si le gouvernement avait pris d'autres décisions. S'il avait décidé, comme l'a fait l'Espagne, de sortir du marché européen de l'électricité, s'il avait baissé la TVA sur l'énergie pour la ramener à 5,5 %, s'il avait retravaillé les tarifs de l'électricité, cela aurait été beaucoup plus efficace pour le maintien du pouvoir d'achat. Au lieu de cela, il a préféré qu'EDF continue à engraisser ses concurrents », dit Sébastien Menesplier, secrétaire général de la FNME-CGT.

La critique est d'autant plus justifiée que c'est à partir d'une méthodologie contestée, comme nous l'avons raconté, que tout cela a été élaboré. La commission de régulation de l'énergie (CRE) a établi fin janvier que les prix des tarifs réglementés de l'électricité devaient augmenter de 44 %, provoquant l'affolement du gouvernement puis la mise en place du bouclier tarifaire sur l'électricité. « Si la CRE avait décidé de changer de période de référence, de lisser l'évolution des prix sur une plus longue période, l'augmentation des prix de l'électricité aurait été au maximum de 10 %. Ce qui aurait pu être facilement supportable pour une grande partie des ménages. Mais la CRE a préféré la politique du pire, au détriment d'EDF et des finances publiques, et enrichir les traders », analyse un connaisseur du marché de l'électricité.

Dans son récent rapport sur le marché de l'électricité, la Cour des comptes ne dit pas autre chose, soulignant que la méthode employée par la CRE « aboutit à des niveaux de prix excédant largement les prix » de marché. Le gouvernement ne tient manifestement pas rigueur à la CRE de cette « erreur » : son président, Jean-François Carenco, a été promu ministre délégué aux outre-mer.

Arrêt de réacteurs : un accident industriel sans précédent

Si le coût du bouclier tarifaire est si élevé pour le groupe public, c'est qu'il doit en même temps faire face à un accident industriel sans précédent, dont le gouvernement n'a tenu aucun compte : neuf de ses réacteurs nucléaires sont à l'arrêt, à la suite de la découverte par l'Autorité de sûreté nucléaire de fissures et de corrosion sur les tuyauteries des réacteurs.

À ces arrêts imprévus s'ajoutent les chantiers de révision, de maintenance déjà programmés. Sur les 56 réacteurs installés, EDF ne peut compter que sur la production d'une petite trentaine depuis le début de l'année. Sa production nucléaire devrait tomber de 350-380 TWh à environ 280 à 300 TWh au mieux en 2022, le PDG du groupe, Jean-Bernard Lévy, ayant annoncé de possibles chutes de production encore au second semestre.

Les conséquences de cet accident industriel sont déjà immenses. À ce stade, le groupe les évalue à 18,5 milliards d'euros de pertes sur son Ebidta. Ce n'est qu'une estimation provisoire : EDF se trouvant désormais dépendant du marché électrique européen pour assurer une partie de ses approvisionnements.

Même si ces arrêts ont un caractère exceptionnel, ils n'en posent pas moins la question de la gestion du parc nucléaire français, des choix passés. La Belgique, qui exploite des réacteurs comparables, ne rencontre pas les mêmes problèmes que la France. Certains, jusqu'au gouvernement, sont tentés de l'expliquer par la grande rigueur de l'Autorité de sureté nucléaire.

Mais au sein du groupe, beaucoup mettent plutôt l'accent sur le changement de culture des directions successives, devenues beaucoup plus préoccupées par le rendement à court terme, les dividendes toujours plus élevés exigés par l'État actionnaire, les opérations financières censées être prestigieuses mais s'avérant ruineuses, plutôt que de produire de l'électricité dans les meilleures conditions. Cela s'est traduit par une chute des investissements à partir des années 2000, la suppression des maintenances préventives, le recours accru à la sous-traitance. Ces économies à court terme se paient au prix fort aujourd'hui.

« Il y a une paupérisation des compétences, une perte de la culture industrielle dans l'entreprise. Les anciens qui ont fait cette maison sont partis. Et la culture est partie avec eux. Ils n'ont pas été remplacés », ajoute un ancien responsable du groupe. « Ce n'est pas vrai qu'EDF a perdu ses savoir-faire industriels. Enfin pas partout. Il y a des directions, des divisions où ces préoccupations dominent. Au comité exécutif, au sommet, c'est autre chose », nuance Nicolas* , salarié du groupe.

Nouveaux retards à Hinkley Point

Cette perte de compétences, d'expertise se traduit sur les chantiers de l'EPR. Comme cela était prévisible et annoncé, Hinkley Point (au Royaume-Uni) suit les traces de Flamanville. Avant le lancement du projet, tout le groupe, des ingénieurs aux syndicats, en passant par certains directeurs, s'était mobilisé contre ce programme, jugé dangereux pour l'avenir. Le directeur financier d'EDF, Thomas Piquemal, avait même démissionné avec fracas pour s'y opposer. Jean-Bernard Lévy avait décidé de passer outre et d'imposer ce contrat, voulu par Emmanuel Macron, alors ministre de l'économie.

Toutes les craintes de l'époque étaient fondées : le chantier de Hinkley Point se révèle irréalisable dans les délais et les prix annoncés au moment de la signature du contrat. Alors que le réacteur devait entrer en fonctionnement fin 2022, début 2023, la direction d'EDF a annoncé de nouveaux retards. La mise en service de la première tranche est reportée à fin juin 2027. Au mieux. Ces nouveaux retards se traduisent par un surenchérissement de 3 milliards de livres (3,5 milliards d'euros). Estimé au départ à quelque 19 milliards de livres, le projet est chiffré désormais à 26 milliards de livres.

Des chiffres qui donnent le vertige à beaucoup. Alors qu'Emmanuel Macron annonce la construction de six EPR, et peut-être même de 14, tous redoutent de voir le groupe sombrer corps et biens dans un gouffre industriel et financier.

Il n'y aura pas de débat parlementaire sur la prise de contrôle de l'intégralité du capital d'EDF.

Alors que le groupe se débat face à des équations financières insolubles, beaucoup se demandent comment va s'écrire la suite. « Avec le contrôle total du capital par l'État, cela risque d'être encore pire », note Charles*, cadre chez EDF. C'est peu dire que l'annonce d'Élisabeth Borne du rachat des actionnaires minoritaires d'EDF et de la sortie du groupe de la bourse ne suscite guère d'enthousiasme chez les salariés de l'électricien. Beaucoup insistent pour parler d'étatisation et non de nationalisation du groupe.

Un mot que d'ailleurs Élisabeth Borne s'est bien gardée d'employer. « Il n'y a pas de transformation de statut. EDF reste une société anonyme (SA) et ne redevient pas un EPIC (établissement public industriel et commercial). Demain, ils pourront faire ce qu'ils veulent », constate Sébastien Menesplier.

Nucléaire : le retour de la pensée magique

« Je suis pour le maintien des actionnaires minoritaires au capital. C'est une protection pour EDF. Avec 100 % du capital, l'État va avoir les mains libres. Cela signifie moins de transparence, moins d'informations financières, encore moins d'autonomie et de marges de manœuvre pour diriger ce groupe », renchérit Nicolas*. Celui-ci redoute que l'État ne profite de l'affaiblissement d'EDF pour réimposer d'une façon ou d'une autre le projet Hercule, conduisant au démantèlement du groupe.

Beaucoup de salariés entretiennent la même crainte. Emmanuel Macron n'a jamais caché combien il tient à ce projet conçu dès 2016. Et le président n'a pas caché non plus son mécontentement après s'être heurté à une opposition forte à la fois au sein de l'entreprise et à la Commission européenne. Convaincu de la pertinence de « son projet » sans jamais l'avoir expliqué, même lors de la campagne présidentielle, il semble décidé à le reprendre.

À ce stade, le gouvernement, au-delà de l'étatisation d'EDF, n'a rien dit de ce qu'il entendait faire. Et manifestement il compte dévoiler ses cartes au dernier moment afin de prendre de court toutes les oppositions. « Il n'y aura pas de débat parlementaire sur la prise de contrôle de l'intégralité du capital d'EDF », a déjà prévenu le ministre des finances, Bruno Le Maire.

Au-delà de l'engagement financier que cela représente - le rachat des minoritaires d'EDF pourrait s'élever à 12,7 milliards d'euros -, comment le gouvernement peut-il envisager une seule seconde de ne pas s'expliquer sur ses intentions devant le Parlement, devant les Français ? L'électricité est un bien de première nécessité, un élément déterminant pour l'économie française. EDF n'est pas une entreprise d'État mais un service public au service de la nation, un bien commun partagé entre tous. Et le gouvernement n'aurait aucune explication à fournir, ni sur les échecs passés qui ont conduit à cet effondrement, ni sur ce qu'il entend faire à l'avenir ?

« Il serait temps qu'on donne la parole au public, qu'on le consulte sur ce qui se passe et ce qu'il veut, insiste François Carlier, directeur de l'association CLCV (Consommation, logement et cadre de vie). Depuis le milieu des années 1990, l'ouverture du marché de l'énergie s'est faite sans jamais l'interroger. On devine assez pourquoi : 75 % des gens sont encore inscrits aux tarifs réglementés de l'électricité. Cette consultation ne peut plus être différée. »

Le gouvernement espère encore feinter. Mais il ne pourra pas continuer très longtemps sans que le public ne lui demande des comptes. Certes, il peut encore espérer masquer l'effondrement d'EDF un moment, avec son opération capitalistique. Mais il ne le pourra plus quand viendra le temps des pénuries, des rationnements et des coupures.

Car nous en sommes là ! Dès cet été, il n'est pas assuré que la Corse ne souffre pas de coupures d'électricité. Cet hiver, la menace de coupures arbitraires pourrait toucher tout le territoire. Le gouvernement, d'ailleurs, s'y prépare. Selon nos informations, un décret est en cours de rédaction pour permettre des coupures d'électricité et mesures de délestage chez les particuliers, sans que celles-ci donnent lieu à indemnisation, à la différence de ce qui est fait pour les entreprises.


Fissures dans des circuits de sauvegarde de réacteurs du parc nucléaire d'EDF

mercredi, 15 juin 2022 / Bernard Laponche /

Polytechnicien, Docteur ès sciences et en économie de l'énergie, Bernard Laponche a été ingénieur au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), responsable syndical à la CFDT, puis directeur général de l'Agence Française pour la Maîtrise de l'Énergie (AFME) dans les années 80. Co-fondateur avec Florence Rosenstiel et directeur du bureau d'étude ICE (International Conseil Energie) de 1988 à 1998, il a été conseiller pour l'énergie et la sûreté nucléaire auprès de la Ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement Dominique Voynet en 1998 et 1999. Aujourd'hui consultant international en politiques et en maîtrise de l'énergie, il a exercé et exerce ses activités en France et au niveau international, notamment dans les pays d'Europe centrale et orientale et de la CEI et dans les pays du Maghreb, en particulier dans le cadre de la coopération internationale de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) et de l'Agence Française de Développement (AFD). Il est l'auteur ou le co-auteur de plusieurs ouvrages relatifs à la question énergétique, tels que Maîtrise de l'énergie pour un monde vivable (avec Bernard Jamet, Michel Colombier et Sophie Attali, Éditions ICE, 1997), Maîtriser la consommation d'énergie (Éditions Le Pommier, 2004) ou Cette énergie qui nous manque (Cosmopolitiques n°9, en collaboration, Éditions Apogée, 2005)... Il a également publié, avec Benjamin Dessus et après la catastrophe de Fukushima, l'ouvrage En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment (Édition du Seuil, Collection Sciences, 2011).

L'information d'EDF à l'ASN, le 21 octobre 2021, de la détection de fissures sur un circuit de refroidissement de secours du réacteur n°1 de la centrale de Civaux, puis de l'arrêt des trois autres réacteurs de 1500 MW de puissance électrique nette (palier N4 [1]) et du réacteur de Penly n°1 (1300 MW) pour le même motif, réduisant la capacité théorique du parc de 10% environ, suivis de la découverte des mêmes défauts sur un nombre important de réacteurs à l'occasion de leurs arrêts programmés, a plongé le monde des « observateurs » dans la sidération, la perte de production entraînée par cette décision étant la preuve même de la gravité de cette découverte.

La cause de cette série de décisions, approuvée par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), serait la découverte, confirmée par des contrôles plus approfondis, après découpage des portions de tuyaux incriminés, de fissures sur les soudures des tuyaux de circuits de refroidissement : circuit d'injection de sécurité (RIS) et circuit de refroidissement à l'arrêt (RRA) du fait d'une « corrosion sous contrainte (CSC) ».

Le chapitre 1 de ce document présente les informations à notre disposition fin mai 2022, de la part d'EDF, de l'IRSN et de l'ASN, sur la découverte de ces fissures sur les circuits RIS et RRA d'un certain nombre de réacteurs. Il apparaît tout d'abord que la « corrosion sous contrainte », citée à maintes reprises, est en fait un terme très vague qui peut s'appliquer à des phénomènes différents : « la corrosion sous contrainte se caractérise par la fissuration d'un matériau... les contraintes sont liées aux opérations de fabrication et en particulier aux opérations de soudage... ».

Le risque est sérieux : « Si les défauts détectés sur les soudures évoluent, ils peuvent provoquer une brèche sur le circuit principal de refroidissement du réacteur. Le risque est donc de générer une situation d'accident nucléaire ». Ce qui explique et justifie l'arrêt par EDF des quatre réacteurs de 1500 MW, dès la découverte du phénomène. Le phénomène serait multifactoriel : mécanisme de dégradation qui fait intervenir simultanément le matériau et ses caractéristiques intrinsèques, les sollicitations mécaniques auxquelles il est soumis et la nature du fluide qui y circule. Plus récemment : le facteur dominant selon l'ASN serait la « géométrie » des circuits concernés et ensuite les soudages, tandis qu'EDF propose une nouvelle et troisième explication, la stratification thermique, comme origine principale des contraintes.

Ce sont les lettres de l'ASN à EDF le 1er février, 24 février et 11 avril 2022 qui, progressivement, montrent l'ampleur et l'extension du problème : concentration sur la question des soudages, contrôles sur les deux circuits de RIS et RRA sur tous les réacteurs et surtout « la confirmation de présence de corrosion sous contrainte sur une soudure recontrôlée doit conduire EDF à réinterroger la situation des autres soudures du réacteur ».

Enfin, on note, tant de la part de l'IRSN que de la part de l'ASN dans ses inspections, la préoccupation de la radioprotection des travailleurs intervenant sur les mesures de contrôle. Tout cela, curieusement, sans aucune référence au passé, tant du point de vue de ce qui s'est passé à la fin des années 1990, que des nombreuses études et expérimentations que nous présentons dans les chapitres suivants.

Le chapitre 2, « historique », revient sur ce qui s'est passé en mai 1998 sur le réacteur 1 de la centrale de Civaux, de 1500 MW de puissance électrique nette (palier N4), peu de temps après son démarrage : une fuite importante d'eau s'est produite sur l'une des voies du circuit RRA, provoquée par une fissuration traversante. L'expertise du coude concerné a révélé une fissuration par fatigue thermique, due aux conditions de mélange défavorable entre le fluide froid et le fluide chaud. La même constatation a été faite sur les trois autres réacteurs du palier N4 mais d'autres fissures ont été constatées. Enfin, il apparaît que la situation de Civaux n° 1 était différente de celle des autres réacteurs N4, essentiellement du fait du procédé de soudure. Alors que le phénomène n'était pas totalement élucidé (« Les premières modélisations n'ont pas permis d'expliquer intégralement la localisation et l'ampleur des dégradations observées ») la décision a été prise de remplacer des tronçons de RRA de tous les 58 réacteurs en fonctionnement, de 1998 à 2000, un bon nombre d'entre eux curieusement sans contrôle préalable.

On retient de cette expérience historique la complexité du problème : pour chaque palier, voire chaque réacteur, il faudrait connaître le dessin et l'alliage de la tuyauterie, le nombre de coudes et de soudures, la méthode de soudure et la géométrie de la tuyauterie concernée afin d'expliquer la nature et la ou les causes de la fissuration, avec en première ligne la question du soudage.

Se pose aujourd'hui la question de la comparaison entre la situation des fissures détectées en 2022 sur les circuits de sauvegarde des réacteurs à celle de 1998, tant sur les circuits concernés que sur l'emplacement des tronçons découpés dans les deux cas et remplacés en 1998-2000, comme sur la nature des fissures et les causes présumées de leur apparition.

Le chapitre 3 s'intéresse à ce qui s'est passé aux Etats-Unis en 1975 à la suite de la découverte de fissures dans des circuits de sauvegarde de réacteurs nucléaires. Le 5 février 1975, s'est tenue une longue audition sur la question des fissures détectées sur un certain nombre de réacteurs, par le Comité de l'Energie Atomique du Congrès des Etats-Unis du président de l'Autorité de sûreté nucléaire (NRC : Nuclear Regulatory Commission) et de son équipe, autorité indépendante qui venait d'être créée un mois avant, ainsi que du représentant de l'association « Union of Concerned Scientists » d'experts critiques sur la sûreté des réacteurs électronucléaires. Le rapport très complet et détaillé de ces auditions nous apprend que, à la suite de la découverte de fissures sur un circuit de sauvegarde d'un réacteur à uranium enrichi et eau bouillante (BWR), la NRC a ordonné l'arrêt des 27 réacteurs en fonctionnement de cette filière. Sur un certain nombre d'entre eux la présence de fissures a été confirmée et les tronçons de tuyauterie concernés ont été soit réparés, soit remplacés.

De nombreuses études ont été consacrées aux Etats-Unis sur la compréhension de ce phénomène. Mais, comme cela transparaissait déjà dans les échanges de 1975, sans résultat probant, sinon probablement sa nature multifactorielle, avec au premier rang la qualité des soudages ainsi que la géométrie des circuits concernés.

On est frappé de constater la similitude des interrogations et incertitudes manifestées en 1975 aux Etats-Unis et celles que nous pouvons constater en France en 2022.

Le chapitre 4 remonte dans le temps : il existe une littérature très nombreuse d'études, recherches et essais sur les phénomènes de fissuration constatés en 2021-2022 présentés au chapitre 1, sous le terme très général
de corrosion sous contrainte (CSC). Des avis et rapports de l'IRSN de 2020 rappellent les évènements de 1998 et le remplacement des zones de mélange des circuits RRA sur la totalité du parc des réacteurs d'EDF. Toujours en 2020, un avis de l'IRSN signale la CSC sur des alliages à base de nickel.

La constatation de fissures sur Dampierre n°4 en 2012, des travaux du CEA en 2008 le rapport scientifique et technique de l'IRSN en 2005 sur « la fatigue thermique des zones de mélange », des articles d'EDF et de Framatome en 2000 et 2005, le rapport du CEA de 2004, le rapport d'information sur Bugey en 1983 et les articles de la Gazette Nucléaire du GSIEN en 1999 témoignent de l'existence de ce phénomène depuis longtemps et des efforts déployés, tant par les concepteurs que le constructeur, l'exploitant et l'organisme de recherche pour en fournir une explication satisfaisante.

On en retient le sentiment qu'aucune explication satisfaisante n'a été présentée, ce qui pourrait expliquer le silence sur cette longue liste d'évènements passés, de recherches et d'essais. Ce qui est inquiétant est qu'il semble bien que l'on soit dans la même situation en 2022, ce qui pourrait remettre en cause la solution du découpage et du remplacement des morceaux de tuyauteries où une ou des fissures ont été détectées sans être assuré que cette opération, délicate et longue, soit la bonne solution, surtout si le dessin des tuyauteries concernées était la cause principale des fissures.

Le chapitre 5 présente nos recherches documentaires qui nous ont permis de « découvrir » deux autres explications possibles de la fissuration des tuyauteries, la fissuration par liquation et la fissuration par solidification. En ce qui concerne la première, deux articles en anglais datant respectivement de 1980 et 1992 font état de la possibilité de séparation par échauffement d'un alliage de deux métaux de fusibilités différentes, définition de la liquation, qui se produirait dans la zone affectée soit par la chaleur dans le matériau de base, soit dans le métal de soudure déposé lors d'un passage ultérieur. Ce type de fissuration serait particulièrement répandu dans les alliages à forte teneur en nickel ainsi que dans les aciers inoxydables austénitiques.

D'autre part, la thèse de M. Giai Tran Van présentée en mai 2019 présente le phénomène de la fissuration à chaud par liquation et l'applique, notamment par la présentation d'essais expérimentaux et de modèles mathématiques, à l'importance de la teneur en bore pour l'acier austénitique 316L que l'on trouve justement dans les circuits RIS et RRA.

La fissuration à chaud en cours de solidification d'un acier inoxydable austénitique est présentée dans la thèse de M. Kerrouault, rapport CEA de mars 2001, qui paraît bien répondre à certaines de nos préoccupations et concerne le soudage. Plusieurs types de défauts peuvent se former lors d'une opération de soudage.

En conclusion, le plus étonnant dans cette « affaire des fissures » est le fait qu'aucun des trois grands protagonistes de cette crise, EDF-Framatome, ASN et IRSN n'ait informé qu'une situation semblable de fissures dans le circuit RRA s'était déjà produite en 1998, attribuées à la fatigue thermique due aux conditions de mélange défavorable entre le fluide froid et le fluide chaud. Et que, en 1999, 2000 et 2001, les tronçons de RRA sur tous les 58 réacteurs du parc ont été découpés et remplacés.

A l'image de ce qui s'est produit il y a vingt ans, il est donc probable qu'en 2022, l'ensemble des 56 réacteurs en fonctionnement soit concerné, à des degrés divers y compris ceux du palier 900 MW, ceux des paliers 1500 MW et 1300 MW ayant été déjà révélé après contrôle, la présence de fissures attribuées à une corrosion sous contrainte. Alors que l'IRSN ne fait en 2022 qu'une brève allusion aux « études et recherches » sur la question de l'origine de ces fissures par corrosion sous contrainte, on s'aperçoit que ce phénomène a fait l'objet de travaux de recherche très importants depuis longtemps, non seulement de l'IRSN, mais également du CEA, de Framatome et d'EDF et que de nombreuses publications scientifiques (articles et thèses) lui ont été consacrées, dès les années 1970.

On comprend par cette revue scientifique que le phénomène métallurgique conduisant aux fissures est générique et touche l'ensemble du parc et se reproduit sur les zones de soudure des coudes du circuit d'injection de sécurité (RIS) et du circuit de refroidissement à l'arrêt (RRA), et peut-être sur d'autres circuits. Les essais expérimentaux et méthodes de calcul aboutissent, selon les auteurs, à différentes propositions d'explication du phénomène. L'impression qui s'en dégage, comme d'ailleurs dans les déclarations les plus récentes, est que l'on ne connaît pas très bien l'origine de ces fissures, sinon que la cause et très probablement multifactorielle, impliquant le matériau lui-même, les méthodes de soudure et la conception des circuits.

Alors que ces fissures sont présentées actuellement comme le résultat d'une corrosion sous contrainte, terme très général, il paraît indispensable d'étudier trois paramètres qui semblent déterminants : le dessin des circuits, la composition exacte de l'acier inoxydable 316 L ou autre, ainsi que l'alliage et le processus de soudage qui ont été évolutifs selon les paliers, voire les réacteurs concernés, questions qui ont été posées de façon précise à EDF-Framatome par l'ASN. C'est en lien avec ces questions que nous avons également présenté la fissuration par liquation et la fissuration à chaud en cours de solidification.

Il est trop tôt pour se prononcer car peu d'information est donnée sur le résultat des analyses réalisées sur les tronçons des tuyauteries de RIS et RRA qui ont été découpés dans ce but. Mais il n'est pas certain que le découpage et le remplacement du tronçon concerné soient suffisants au regard du nombre de coudes et de soudures que comportent les circuits RRA et RIS.

En tout état de cause, si la vulnérabilité des 900 MW était confirmée, la question de l'allongement de la durée de fonctionnement de ces réacteurs au-delà de 40 ans devrait être réexaminée. Il faudrait également examiner la possibilité que les réacteurs EPR de Flamanville, Olkiluoto et Taïshan, ainsi que ceux en construction à Hinkley Point, soient eux-mêmes concernés, dans la mesure où ils ont été conçus sur la base du palier N4 de 1500 MW.

Lire l'article complet sur le site GLOBAL CHANCE:

https://www.global-chance.org/Fissures-dans-des-circuits-de-sauvegarde-de-reacteurs-du-parc

-[1] Les documents émanant de l'IRSN et de l'ASN font systématiquement référence aux « réacteurs de 1450 MW » pour les réacteurs du palier N4, deux à Civaux et 2 à Chooz B. En réalité, la puissance électrique nette de ces réacteurs est de 1495 MW pour Civaux et 1500 MW pour Chooz B (source : CEA - Elecnuc). Nous avons donc indiqué une puissance nette de 1500 MW pour ces 4 réacteurs dans l'ensemble de ce rapport.

                Notre action au marché de Montélimar le 9 avril 2022                                La campagne électorale s’étant achevée hier soir , nous étions présents ce matin au marché de Montelimar pour dérouler notre campagne contre  la relance du nucléaire en l'abscence de marche pour le climat dans notre  ville.Plutôt bon accueil, environ 400 tracts acceptés , plusieurs personnes travaillant à Tricastin ou Cruas nous ont fait part de leurs inquiétudes..

         MARCHE POUR LE CLIMAT 

Nous étions présent à la marche pour le climat à Valence le 12 mars pour dénoncer l'arnaque de la relance du nucléaire « pour sauver le climat ».

Complément à l'Enquête Publique sur le réacteur 1 du Tricastin

         Notre collectif a interpellé la Préfète de la Drôme qui coordonne cette Enquête Publique

Madame la Préfète,

Madame Elodie Degiovanni Préfète de la Drôme Préfecture de la Drôme
3 Boulevard Vauban

26030 Valence Cedex 9

L'enquête publique portant sur la durée de fonctionnement au-delà de 40 ans du réacteur de la centrale nucléaire de Tricastin s'est déroulée du 13 janvier au 14 février 2022. L'information fournie au public afin que celui-ci puisse se prononcer sur l'opportunité de ce prolongement reposait sur le dossier de demande d'EDF et ses cinq documents, ainsi que sur les décisions de l'ASN et les avis de l'IRSN, notamment le n° 2021-205 du 15 décembre 2021.

Or, par sa note d'information du 3 février 2022, EDF a indiqué avoir constaté des défauts de corrosion et des fissures sur le circuit d'injection de sécurité (RIS) sur les autre réacteurs de 1450 MW de puissance électrique nette des centrales de Chooz B et Civaux, puis sur le réacteur de Penly 1 de 1300 MW. Ces cinq réacteurs sont actuellement arrêtés pour plusieurs mois afin d'effectuer des contrôles et d'éventuelles réparations. Les 20 réacteurs de 1300 MW seraient également touchés et doivent être vérifiés.

Cette liste des réacteurs arrêtés ou devant l'être dans les semaines et les mois qui viennent s'est ensuite allongée à des réacteurs de 900 MW dont Bugey 3, 4 et Chinon 3 et donc, très probablement, aux 32 réacteurs de 900 MW en fonctionnement, dont fait partie celui de Tricastin 1.

D'autre part, un problème semblable de corrosion sous tension et fissures touchant le circuit de refroidissement à l'arrêt (RRA) vient d'être également signalé par EDF et concernerait semble-t-il l'ensemble des réacteurs du parc.
Le réacteur Tricastin 1 est donc susceptible d'être soumis au même phénomène de « corrosion sous contrainte » sur les deux circuits RIS et RRA dont le bon fonctionnement est vital pour la sûreté du réacteur.

Cela signifie que le dossier de Tricastin 1 soumis à l'enquête publique ne correspond pas à l'état actuel de ce réacteur du point de vue de la sûreté nucléaire.
Par conséquent, la procédure de l'enquête publique, basée sur un dossier ne présentant pas la réalité de la situation de Tricastin 1 en termes de sûreté doit être annulée et ce réacteur doit être arrêté d'urgence afin de procéder aux contrôles qui s'imposent.

Nous vous remercions de votre attention et restons à votre disposition pour toute information complémentaire qui vous paraîtrait nécessaire.
Veuillez croire, Madame la préfète, en l'expression de nos salutations respectueuses.

Fait à Montélimar le 24 février 2022

Alain Volle
Président du Collectif Stop Tricastin 

stoptricastin@gmail.com
Tel : 06 85 12 40 62

Cc : Monsieur Bernard Brun , Président de la commission d'enquête 

        Madame Marie-Pierre Mouton , Présidente de la CLIGEET


L’institut suisse Biosphère a publié récemment, pour le compte de Greenpeace, une étude présentant les conséquences radiologiques en cas d'accident nucléaire majeur au Tricastin

L'institut suisse Biosphère a publié récemment, pour le compte de Greenpeace, une étude présentant les conséquences radiologiques en cas d'accident nucléaire majeur au Tricastin, en partant de données météorologiques des trois dernières années passées (le même exercice avait déjà été réalisé pour les centrales suisses et la centrale du Bugey voilà quelques années).

Selon les conditions météorologiques, les impacts seraient très contrastés. Mais en moyenne, près de 137 000 personnes pourraient être exposées à plus de 100 mSv lors du passage du panache. Dans 10% des situations, ce chiffre s'élèverait même à 275 000 mSv ! Et dans certains cas extrêmes, les habitant.es de plusieurs villes de la vallée du Rhône pourraient même être exposé.es à plus de 500 mSv, la valeur limite pour l'intervention des secouristes. Et si le seuil pour retourner vivre sur un territoire était fixé à 20mSv comme au Japon, en moyenne, il faudrait reloger 300 000 personnes.

Cette vidéo vous donnera un bon aperçu de ce que pourrait donner la dispersion du panache dans différentes configurations :


Tous les résultats sont accessibles sur le site de l'institut Biopshère pour qui veut se donner la peine d'aller y faire des recherches, avec de multiples cartes et tableaux de données sur les impacts sur différentes villes françaises et européennes.

Mardi 29 juin devant le Tribunal de Valence pour le procès pour les 34 activistes de GREENPEACE, nous sommes venus les remercier et les soutenir. 

Rendez-vous le 7 septembre pour le verdict !

ALBUM DE NOTRE MANIFESTATION  À MONTÉLIMAR POUR LES 40 ANS DE LA CENTRALE DU TRICASTIN

Le samedi 26 juin 2021 


Récemment 33 élus locaux, notamment de Drôme et d Ardéche , tous bords politiques confondus ont adressé une lettre au président d'EDF pour réclamer l implantation de deux réacteurs EPR 2 sur le site du Tricastin. Nous avons souhaité dans une tribune envoyée à la presse répondre point par point à ces élus qui veulent prolonger l'aventure nucléaire...

L'association Négawatt a présenté son scénario 2022 pour une France à la production électrique entièrement renouvelable et sans nucléaire d'ici 2050. Elle espère que ses propositions, urgentes à mettre en œuvre, seront reprises par les candidats à l'élection présidentielle.

Nous étions plus de 600 à manifester sous la pluie ce dimanche 3 octobre devant la centrale du Bugey où les problèmes sont les mêmes qu'au Tricastin.Objectif : refuser la prolongation des réacteurs de la centrale, et s'opposer par avance à la construction de nouveaux réacteurs EPR. Avec l'élection présidentielle en ligne de mire.

Cette action, symbolique et non-violente, s'était déroulée dans le cadre d'une campagne de sensibilisation aux dangers que représente pour la population le réacteur numéro 1 de la centrale nucléaire. En présence de journalistes, les participants souhaitaient faire part de leur opposition à la prolongation de la durée de vie de ce réacteur au delà...